Portrait diplômé / Corentin Massaux

Diplômé d’un DNSEP en 2014, Corentin Massaux est artiste. En parallèle de sa pratique artistique, il a occupé le poste de coordinateur des projets d’éducation artistique de l’ÉSACM de 2016 à 2019. Il participe actuellement à une résidence d’artiste à la BridgeGuard residency de Štúrovo en Slovaquie. 

Peintures à pincer, acrylique sur pinces à linge bois, Multiple 10 exemplaires, 7,4 x 1 x1,2cm chacune, 2020.

Peux-tu nous parler de ton parcours dans l’école ? Pourquoi as-tu intégré une école d’art, et quelles ont été les expériences marquantes que tu y as vécues pour la suite de ton travail ?

Je suis entré à l’ÉSACM un peu par hasard. Au départ je visais des écoles d’arts appliqués, mais j’ai essuyé des refus qui m’ont amené à m’inscrire en faculté d’histoire de l’art à Clermont-Ferrand en 2008. J’ai alors découvert l’ÉSACM via ses cours du soir et ai été reçu au concours en 2009. Je m’y suis plu puisque je suis resté dans cette école jusqu’à l’obtention d’un DNSEP en 2014. Il serait difficile de ne parler que de quelques expériences marquantes tant il y en a. Et si ma pratique s’est développée dans et autour des questions de la picturalité, chaque cours, labo, ARC (Ateliers de Recherche et de Création), workshop, voyage, discussion ou rencontre a permis de me positionner et de construire un regard critique. 

Mais pour jouer le jeu, je citerai un sujet de peinture de l’enseignant Jean Nanni, en deuxième année, qui impliquait l’occupation du couloir du dernier étage de l’école ; un ARC paysage au Havre ; un workshop avec Fabrice Gallis, chercheur à la Coopérative de recherche de l’ÉSACM ; le projet de recherche Robinson/Vendredi ; et l’invitation d’Alexandre Lavet et Benjamin Aubertin (diplomés de l’ÉSACM) à occuper leur Galerie Ouverte. Il s’agissait d’une galerie sauvage installée dans un recoin architectural sur le terrain vague (à l’époque) devant l’école, initiée lors d’un workshop avec l’artiste Julien Berthier. Toutes ces expériences avaient pour particularité d’amener à répondre à un contexte, à penser des projets spécifiques, parfois in situ, ce que je m’attache à faire aujourd’hui. Dans le même sens, les projets d’éducation artistique que l’ÉSACM met en place dans certains espaces de la ville de Clermont-Ferrand ont forgé mon rapport aux projets dédiés, mais nous y reviendrons. 

Peux-tu parler de ta pratique et des questions que tu aimes explorer dans ton travail ?

Comme je l’ai dit, ma pratique s’articule dans et autour du pictural. Je fais une peinture qui peut parfois se passer de l’outil peinture, en utilisant des matériaux déjà colorés. Le résultat est abstrait et construit avec des gestes simples qui émanent d’une observation de mon environnement quotidien. Les matériaux, les formes, les couleurs que je choisis et les gestes que j’effectue sont empreints de celui-ci et feignent la reprise de principes connus de tous. Comme mon environnement est principalement urbain, cela transpire dans ma peinture. Je collecte par l’image, l’écrit, le dessin ou la mémoire, des gestes, des agencements, des inventions, des accidents, etc., qui pour moi renvoient à la peinture et à ma peinture. J’ai découvert, par exemple, il y a peu, que les arbres à papillons peuvent peindre sur les tôles ondulées par les mouvements que leur insuffle le vent. 

Mes projets sont toujours pensés dans un rapport aux espaces qui les accueillent, à leurs spécificités, ce qui leur confère un caractère in situ, ou tout du moins situé. Cela se traduit par des installations qui jouent des caractéristiques des espaces et leurs usages, et qui dans le même temps créent un trouble sur leur statut et le statut de ma peinture, en se présentant comme des simulacres des peintures à pincer, des peintures occultantes, un dallage qui se déforme sous les pas des visiteurs, etc. Le tout crée des allers-retours et des rencontres entre intérieur et extérieur.

À ta sortie de l’école, tu as pris le poste de coordinateur des projets d’éducation artistique à l’école, jusqu’en 2019. Qu’est-ce que cette expérience t’a apporté ?

J’ai eu la chance de participer dès les premiers projets d’éducation artistique que l’ÉSACM a mis en place en 2013 en tant que stagiaire. J’assistais alors l’artiste Carole Manaranche dans un projet avec une classe de CE2 de l’école Charles-Perrault à la Gauthière, et la même année je participais avec d’autres artistes et étudiant.e.s aux premiers ateliers participatifs sur une friche urbaine, pendant les vacances dans le même quartier. Le projet visait à ce que les habitant.e.s se réapproprient cette dent creuse causée par la démolition de trois tours, par la couleur, des constructions en palettes et en pneus, des jeux. L’été 2013 a marqué un tournant puisque nous avons décidé de monter un collectif, « La Balise », petite entité au sein de l’ÉSACM qui développe les projets d’éducation artistique de l’école. En 2016, les projets prenant de l’ampleur, entre autres avec l’occupation quotidienne et à l’année d’un appartement de la Muraille de Chine, un bâtiment emblématique de Clermont-Ferrand, long de trois cent mètres et qui surplombe le centre-ville et qui va disparaître, l’école a créé un poste de coordination et m’a fait confiance pour l’occuper. Les trois ans que j’ai passé en tant que coordinateur ont été très riches, il fallait sans cesse se renouveler et inventer, s’adapter et s’accorder, mais la contrepartie était évidemment de ne plus avoir de temps et d’esprit disponibles pour une pratique personnelle. J’ai donc fait le choix en 2019 de me concentrer à nouveaux sur celle-ci et de quitter ce poste. Outre les connaissances acquises en montage de projet, gestion de budget, relations publiques, etc., pour lesquelles je n’avais aucune formation initiale, c’est le rapport au travail en collectif et l’aspect collaboratif avec les habitant.e.s, les associations, services des quartiers, les artistes, graphistes et étudiant.e.s invité.e.s et toutes les rencontres occasionnées qui m’ont le plus apporté, qui m’ont fait le plus grandir et comprendre l’importance de l’être et faire ensemble. 

Les enfants, auteurs de leur ville, Saint-Jacques, Clermont-Ferrand, 2018.

Quels sont tes projets en cours ?

Comme tout le monde, la situation sanitaire actuelle a chamboulé les plans, dont notamment une exposition collective portée par Lila Demarcq, Juliette Maricourt et Camille Orlandini, dans le cadre de la Biennale internationale design de Saint-Étienne, qui est repoussée à l’an prochain. Je devais y présenter une intervention picturale au sol et à l’échelle du lieu en utilisant une teinture à base de terre ferrugineuse issue de mon village d’enfance. Celle-ci se serait déformée avec les pas des visiteurs et aurait contaminé leurs semelles et le reste de l’espace. 

Mais j’ai la chance d’être actuellement accueilli à la BridgeGuard residency de Štúrovo en Slovaquie où j’ai pris la suite de Florent Poussineau et Rémy Drouard (également diplômés de l’ÉSACM) qui reviendront fin mai pour notre exposition dans les locaux de la résidence. Je profite de ce temps pour essayer de tendre à une forme de lâcher-prise dans ma pratique de la peinture. J’utilise pour cela la technique du monotype en appliquant des gestes crus, voire viscéraux sur une plaque de plexiglass pour ensuite les imprimer sur papier. Dans le même temps je m’interroge sur l’aspect éphémère de certaines de mes interventions picturales et cherche à en produire des traces, des documents qui soient tout autant peintures que les peintures qu’elles cherchent à doubler. Mais les choses ont déjà glissé puisque j’ai commencé à provoquer par le collage des rencontres impossibles entre mes monotypes, dont l’échelle est limitée par la technique et des éléments du bâti de la résidence et de la ville. 

Enfin, je renoue avec le collaboratif et le participatif en travaillant régulièrement avec le collectif Yes We Camp, avec entre autres, en juin prochain, un projet d’aménagements et d’installations artistiques temporaires aux pieds d’une barre d’habitation à Bagneux. 

Rencontre impossible, collage, monotype à la gouache et impression laser, 21×29,7cm, 2021.

 

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