Kevin Desbouis

‘‘ (…) allons, je ne connais personne qui sait ce qui lui arrive, je ne vois que des gens vivants qui n’ont aucune idée de rien et qui pareillement à l’eau qui sort régulièrement des caniveaux des trottoirs des grandes villes s’arrangent en flux irréguliers et font ce qu’ils peuvent de leur singularité. Alors une forme de question serait de savoir ce qu’est la reproduction véritable, la pure reproduction qui n’est pas la photocopie (la photocopie est un art si fantaisiste), mais la stricte production du même… Cette question est belle et bien présente mais elle n’est pas encore là, elle ne se pose pas vraiment de manière à nous apparaitre… ni dans le sens des mots qui produisent une question, ni dans l’urgence que nous infligent les problèmes réels. Alors c’est que nous devons être saufs, et ça doit être une bonne nouvelle, car penser à l’étape d’après la question aurait pu être véritablement douloureux… certains d’entre nous se seraient probablement jetés au sol… d’autres les auraient piétinés avec un plaisir évident… bla, bla… ce genre de plaisir assez analogue à celui des bains de foule érotiques du black friday. Vous savez que les bains publics ont définitivement été remplacés par les soldes, non ? Désolé de vous l’apprendre comme ça… mais c’est si flagrant et ça m’étonne que vous n’ayez rien remarqué… et pendant que certains sont au sol, ils le sont longtemps, ils le sont si longtemps qu’ils remettent en cause la définition même du sol, la définition qui a permis à pas mal de choses de faire accepter la géométrie, qui elle même n’est pas une chose aisée à ce qu’il parait, surtout quand elle a à voir avec le corps, la disposition de la chair, l’organisation des membres et à l’idée qu’il se soient toujours intériosés. On aurait pu autrement je crois penser le corps comme une béance totale, un grand volume d’air et les membres dehors, tous flottants et maintenus par, justement, une bien étrange géométrie. Il s’avère que cela aurait développé des formes de technicité de l’être humain si différentes… et l’être humain, ou peu importe son nom dans une telle hypothèse, aurait eu pour tropisme, inclinaison première la protection de ses membres toujours flottants… et le vieillissement de tels êtres serait justement observable par la descente progressive, infime, et simplement imperceptible des organes jusqu’au sol, le sol alors constitué d’une autre manière que celui sur lequel nous sommes aujourd’hui. (le sol atteint l’humain s’éteint, ça marche quand même, toujours.) Les intéractions sociales d’une telle société opèreraient elles-mêmes selon l’association de certains organes avec d’autres, mais de manière beaucoup plus passionnante qu’aujourd’hui. Un rein de l’un et le foie de l’autre pourraient s’étreindre et ce serait un autre langage, cela voudrait assurément dire quelque chose comme un bonjour ou un au revoir, bien que ce soit quelque chose de peu pratiqué en ville, à l’inverse de la sexualité passive, qui est une pratique quasi continuelle et à laquelle nous nous adonnons comme l’on répèterait la même suite de notes, mais en sachant tout de même qu’une seule note peut connaitre un nombre phénoménal de variations, ce qui permet de ne pas s’ennuyer jusqu’à avoir oublié la première note, puis de recommencer cette première note… ce qui n’est pas du tout la pratique de l’infini, mais l’oubli simplement, et composer avec cet oubli et ces amusements successifs qui font varier l’amusement constitue si je comprends bien la boucle individuelle de l’excitation, de la déception et de l’oubli, et finalement du bain érotique constant dans lequel nous sommes indéfiniment plongés, et que le néo-libéralisme, qui est, soyons francs, un ensemble multidimensionnel, vrille en pornographie. Merde. La pornophobie est la pathologie non déclarée la plus triste de notre temps, tout état de lucidité est un état de tristesse évident… ou l’aveu même d’un échec passé des autres que l’on prend pour soi, ce qui est peut-être là une définition possible de l’artiste… attendez… ah, ah, ah ! (…) ’’

février 2018