8 – Coline JARES – Biennale de Saint-Flour 2026

Sans titre
Coline JARES

Photographie.

Il est huit heures du matin. Dans la brume et la boue, l’éleveur appelle ses vaches une par une ; elles reconnaissent leur prénom et défilent pour se faire traire. Assister à ce quotidien, observer la relation entre l’éleveur et ses animaux, m’a beaucoup touchée. J’y vois une attention constante et une gestuelle empreinte de soin. La couverture pour veau, objet fonctionnel destiné à soigner l’animal, devient ici le support de ma réflexion. En la créant et en la personnalisant, je détourne cet objet utilitaire pour lui donner une portée symbolique : celle d’un lien tissé, d’un soin que j’apporte, à ma manière. J’ai souhaité offrir cette couverture afin qu’elle vive au sein de l’exploitation, qu’elle devienne un témoin de l’attention portée aux bêtes et des rencontres vécues sur le territoire de Valuéjols. Là où le quotidien se construit, dans cet abribus, les étables ou les champs, j’aime laisser un bout de cette histoire. La photographie, puisque la couverture n’est pas exposée, sert ici de trace et de mémoire de ce don et des temps partagés.

Merci à Emmanuel Tuphé et à Manon Lannez pour leur implication et leur aide précieuse.

 

Les œuvres présentées dans le cadre de la Biennale ont été conçues et réalisées par des étudiant.es de 3e et 4e année de l’École Supérieure d’Art de Clermont Métropole, au cours de l’année 2025-2026, dans le cadre pédagogique de la Fabrique « Les vallées de l’Hydre » (enseignants : Serge Lhermitte, Cédric Loire).

 

 

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Un monde encore habitable

Cédric Loire

Éprouver les vents, les versants, les plateaux. Mesurer le territoire à l’aune de son propre corps, en pas, en souffle. Le pastoralisme s’y laisse approcher autrement : non comme une pratique traditionnelle — surtout pas folklorique — mais comme une quotidienneté vécue, nécessaire, en même temps qu’une forme d’attention au monde. À l’heure de l’Anthropocène qui ébranle nos certitudes et exige de repenser nos modes de production, cheminer à travers les étendues pastorales soulève des interrogations multiples : peut-on à la fois produire et protéger ? Peut-on tenir encore, et de quelles manières ?

Ici comme ailleurs, le pastoralisme dessine des trajectoires lentes. Il n’est pas seulement conduite des bêtes ; il est manière d’habiter. Il engage à « faire avec » : le climat, les saisons, les ressources, les imprévus ; faire avec le terrain, sa géologie, ses variations, ses contraintes. Avec l’eau qui s’insinue, affleure ici dans les narses, s’infiltre sous les prairies, rejaillit là, s’étire en ruisseaux. Elle imprègne, érode, s’écoule, ravine, fait réseau. Elle façonne les usages autant qu’elle les contraint. Invisible parfois, agissante toujours, elle rappelle que le territoire ne se limite pas à sa surface, et que ses profondeurs portent autant de promesses que de menaces.

Une traversée. Une expérience vécue, où parfois se glisse la présence furtive du loup, qui fait vaciller les équilibres, force à cohabiter — protéger sans enfermer, veiller sans relâche. S’élaborent des gestes discrets, répétés, des dispositifs ingénieux, des objets modestes : autant de manières de porter attention. Le soin devient une forme de langage, une façon de tenir ensemble ce qui pourrait se disperser, se perdre.

Regarder, alors, requiert du temps. Pour saisir les rythmes, les singularités, les écarts, les altérations silencieuses du monde, les apparitions : un éclat de lumière sur la Planèze ; dans l’herbe, la trace du passage animal ; au loin, une architecture solitaire ; une histoire partagée dans la chaleur de l’étable ou de la bergerie. Les images saisies ne figent pas : elles frôlent ce que tissent, mêlées, les présences humaines et non-humaines.

C’est dans cet entrelacs que s’inscrit le travail mené par des étudiant.es en art au fil de plusieurs séjours à Valuéjols. Ils et elles ont arpenté ces espaces. Observé, rencontré, écouté celles et ceux qui vivent ici, qui travaillent, gardent, prennent soin, et racontent.
De ces expériences vécues et partagées sont nées des formes, qui tentent d’en saisir les traces, s’immiscent dans le paysage pour mieux l’observer, recueillent les récits innervant ces lieux. Elles déplacent notre regard sur la ruralité, perçue non comme un cadre immuable, mais comme un espace vivant, parcouru de profondes transformations. Elles ne cherchent pas à fixer, mais à approcher : gestes, sons, objets, paysages… Ce qui en résulte ne se laisse pas saisir d’un bloc : elles sont fragments, tentatives, formes ouvertes. Des gestes qui interrogent : que signifie produire aujourd’hui, dans un monde traversé de tensions écologiques ? Comment partager un territoire ? Comment vivre sans épuiser, exploiter sans détruire ?

Peut-être s’agit-il simplement de cela : apprendre à coexister. Concilier des présences hétérogènes.
Reconnaître, dans ce qui persiste et dans ce qui change, les possibilités d’un monde encore habitable.

Retrouvez la carte en PDF. Une création graphique par les étudiant·es.