Sans titre
Iris CHARLY
Marqueurs et feutres acryliques sur tente.
Les légendes locales m’ont toujours intriguée. Souhaitant découvrir le territoire de cette partie du Cantal, j’ai dessiné un parcours reliant des lieux marqués par ces récits. Je l’ai ensuite effectué, seule et à pied, durant cinq jours. Avant le départ, il fallait que j’imagine un atelier mobile, léger et peu encombrant : le choix de la tente m’a tout de suite paru le plus approprié. Plus en plus d’un simple abri, elle est devenue mon support de création. Marquant des pauses chaque jour tout au long du voyage, j’ai dessiné sur sa toile, aux marqueurs noirs et feutres acryliques, les paysages que je traversais. Accompagnée de notes écrites dans un cahier, la tente est ainsi devenue mon carnet de voyage.
Les œuvres présentées dans le cadre de la Biennale ont été conçues et réalisées par des étudiant.es de 3e et 4e année de l’École Supérieure d’Art de Clermont Métropole, au cours de l’année 2025-2026, dans le cadre pédagogique de la Fabrique « Les vallées de l’Hydre » (enseignants : Serge Lhermitte, Cédric Loire).


————————
Un monde encore habitable
Cédric Loire
Éprouver les vents, les versants, les plateaux. Mesurer le territoire à l’aune de son propre corps, en pas, en souffle. Le pastoralisme s’y laisse approcher autrement : non comme une pratique traditionnelle — surtout pas folklorique — mais comme une quotidienneté vécue, nécessaire, en même temps qu’une forme d’attention au monde. À l’heure de l’Anthropocène qui ébranle nos certitudes et exige de repenser nos modes de production, cheminer à travers les étendues pastorales soulève des interrogations multiples : peut-on à la fois produire et protéger ? Peut-on tenir encore, et de quelles manières ?
Ici comme ailleurs, le pastoralisme dessine des trajectoires lentes. Il n’est pas seulement conduite des bêtes ; il est manière d’habiter. Il engage à « faire avec » : le climat, les saisons, les ressources, les imprévus ; faire avec le terrain, sa géologie, ses variations, ses contraintes. Avec l’eau qui s’insinue, affleure ici dans les narses, s’infiltre sous les prairies, rejaillit là, s’étire en ruisseaux. Elle imprègne, érode, s’écoule, ravine, fait réseau. Elle façonne les usages autant qu’elle les contraint. Invisible parfois, agissante toujours, elle rappelle que le territoire ne se limite pas à sa surface, et que ses profondeurs portent autant de promesses que de menaces.
Une traversée. Une expérience vécue, où parfois se glisse la présence furtive du loup, qui fait vaciller les équilibres, force à cohabiter — protéger sans enfermer, veiller sans relâche. S’élaborent des gestes discrets, répétés, des dispositifs ingénieux, des objets modestes : autant de manières de porter attention. Le soin devient une forme de langage, une façon de tenir ensemble ce qui pourrait se disperser, se perdre.
Regarder, alors, requiert du temps. Pour saisir les rythmes, les singularités, les écarts, les altérations silencieuses du monde, les apparitions : un éclat de lumière sur la Planèze ; dans l’herbe, la trace du passage animal ; au loin, une architecture solitaire ; une histoire partagée dans la chaleur de l’étable ou de la bergerie. Les images saisies ne figent pas : elles frôlent ce que tissent, mêlées, les présences humaines et non-humaines.
C’est dans cet entrelacs que s’inscrit le travail mené par des étudiant.es en art au fil de plusieurs séjours à Valuéjols. Ils et elles ont arpenté ces espaces. Observé, rencontré, écouté celles et ceux qui vivent ici, qui travaillent, gardent, prennent soin, et racontent.
De ces expériences vécues et partagées sont nées des formes, qui tentent d’en saisir les traces, s’immiscent dans le paysage pour mieux l’observer, recueillent les récits innervant ces lieux. Elles déplacent notre regard sur la ruralité, perçue non comme un cadre immuable, mais comme un espace vivant, parcouru de profondes transformations. Elles ne cherchent pas à fixer, mais à approcher : gestes, sons, objets, paysages… Ce qui en résulte ne se laisse pas saisir d’un bloc : elles sont fragments, tentatives, formes ouvertes. Des gestes qui interrogent : que signifie produire aujourd’hui, dans un monde traversé de tensions écologiques ? Comment partager un territoire ? Comment vivre sans épuiser, exploiter sans détruire ?
Peut-être s’agit-il simplement de cela : apprendre à coexister. Concilier des présences hétérogènes.
Reconnaître, dans ce qui persiste et dans ce qui change, les possibilités d’un monde encore habitable.
→ Retrouvez la carte en PDF. Une création graphique par les étudiant·es.