Portrait ancienne étudiante / Jade Sauvage

Jade Sauvage est plasticienne et intervenante en médiation culturelle et artistique. Diplômée du DNSEP en 2012, elle obtient ensuite un Master 2 Création et études des Arts contemporains, spécialité Arts et Existence à l’Université Lille 3, auquel elle accède par équivalence. En fondant l’association Écarts d’Arts en 2013, elle crée son activité professionnelle, spécialisée dans la mise en place d’ateliers artistiques pour tous les publics et dans l’accompagnement de lieux artistiques et culturels dans leur démarche d’accessibilité aux publics en situation de handicap.

Médiation au FRAC Franche-Comté

Pouvez-vous nous parler de votre activité ?

Je conçois et anime des ateliers artistiques pour permettre à tous les publics d’expérimenter la création et de découvrir des techniques. J’interviens dans des écoles, universités, établissements médico-sociaux et sociaux, lieux culturels, EHPAD et hôpitaux, crèches, maisons de quartier, etc. J’adapte ma proposition, ainsi que les outils, en fonction des participant·es aux ateliers et au projet, pour que chacun·e puisse s’exprimer, créer et montrer sa sensibilité. Je propose des ateliers de peinture, photo, cyanotype, gravure, tampon, dessin, vidéo, sculpture et modelage. L’idée est de permettre à tout le monde, quel que soit l’âge, les capacités ou difficultés rencontrées, de s’exprimer le temps d’un atelier à travers un médium artistique. J’interviens beaucoup auprès des publics en situation de handicap.

En parallèle, j’accompagne les lieux artistiques et culturels (musées, centres d’art, théâtres, salles de concert, cinéma, etc.) en leur proposant des outils et des actions de médiation. Je conçois des ateliers culturels et des visites guidées, des supports de visites et des outils de médiation, des guides d’exposition et de la signalétique. J’épaule les équipes dans leurs démarches pour faciliter l’accessibilité de leurs équipements et propositions.

Par exemple, j’ai travaillé en 2017 pour la fondation Louis Vuitton en formant les médiateur·ices à l’accueil et la médiation pour les publics en situation de handicap intellectuel et psychique. Lors cette formation, ils et elles ont pu acquérir des connaissances sur les besoins spécifiques de ces publics, découvrir des outils de médiation et concevoir une visite adaptée de l’exposition.

J’ai aussi travaillé pour le FRAC Franche-Comté de 2013 à 2014 sur leur accessibilité au public en situation de handicap de manière globale : accès au bâtiment, aux équipements et expositions, formation des médiateurs, amélioration de la signalétique, mise en place de maquettes d’œuvres et de livrets d’exposition, etc. Puis de 2014 à 2019, j’ai continué à travailler avec le FRAC sur la réalisation des guides d’exposition destinés aux personnes en situation de handicap intellectuel.

En 2021, j’ai accompagné le festival Chalon dans la rue autour de la sélection de spectacles adaptés aux personnes en situation de handicap, ainsi que la réalisation d’un programme en « Facile à lire et à comprendre » pour le handicap intellectuel, et la présence d’un point d’accueil et de renseignement pour les spectateur·ices en situation de handicap.

Lors des projets d’accessibilité qui nécessitent d’entrer dans des considérations très techniques, je travaille en collaboration avec d’autres prestataires, comme lors de la réalisation de guides d’exposition en braille, la fabrication de panneaux pédagogiques avec des illustrations tactiles ou bien la mise en place de visites en langue des signes française.

Signalétique au Marais Étournel

Comment votre parcours s’est-il spécialisé dans les projets de médiation ?

J’avais ce projet-là avant même d’entrer en école d’art. Au moment de choisir un cursus d’étude, j’ai envisagé l’art-thérapie, par exemple. J’avais envie de rencontrer le public avant tout. Il se trouve que j’avais vécu quelques expériences d’accompagnement de ce type, lors de jobs saisonniers ou en tant que bénévole. Je suis entrée à l’école d’art avec cette idée, et une fois mon diplôme obtenu, j’ai souhaité m’outiller davantage, en demandant une équivalence pour entrer en Master 2 Création et études des Arts contemporains, spécialité Arts et Existence à l’Université Lille 3.

En parallèle de cette année de master, j’ai fondé l’association Écart d’Arts avec une amie musicienne. Nous l’avons pensée comme une structure qui permet aux artistes de partager leurs pratiques et techniques auprès de publics variés.

J’ai poursuivi sur le terrain, avec un service civique auprès du FRAC Franche-Comté, qui m’a donné envie de poursuivre dans cette direction, et d’intégrer cette thématique au panel d’actions de l’association.

Quels sont les médiums que vous explorez et proposez en atelier ?

J’adapte mes propositions à l’infini en fonction du public, mais j’ai pu aborder autant la peinture, que le dessin, les collages, les impressions comme la gravure, le cyanotype, ou encore la vidéo. J’ai découvert la plupart de ces pratiques au sein des ateliers de l’école, et ce parcours-là m’amène à aborder ma relation au public différemment d’un·e autre intervenante.

Quels sont les outils que l’école d’art vous a apportés dans votre approche de cette activité ?

Durant les 5 années d’école j’ai pu me nourrir des cours d’histoire de l’art, des différentes conférences d’artistes, galeristes, critiques d’art, des expositions telles que les biennales à Venise, des workshops divers et variés. Cette ouverture à l’art, tant par les apports théoriques qu’à travers la pratique, me permet aujourd’hui de faire de la médiation culturelle et d’animer des ateliers afin de sensibiliser le plus grand nombre à la création contemporaine.

Vos activités prennent une nouvelle direction, pouvez-vous en dire plus ?

D’ici le mois de juillet, j’intégrerai la Direction du patrimoine de la ville de Besançon en tant que chargée de médiation culturelle. Je proposerai toujours des ateliers de pratique et des supports de médiation, de la formation et des visites guidées auprès du public scolaire, familiale et du champ social. Je vais être ainsi amenée à travailler par exemple pour le Centre d’Interprétation de l’Architecture et du Patrimoine, pour la Maison Victor Hugo, les musées des Beaux-Arts et du Temps de Besançon.

Portrait ancien étudiant / Hugo Livet

Hugo Livet a été diplômé d’un DNSEP en 2012 à l’ÉSACM. Artiste plasticien, il vit et travaille à Paris.

Dessin, objets, installations, ses propositions explorent le langage universel de la nature. Il est aussi à l’origine du projet numérique DMT vision qui croise les univers de la science-fiction et de la bande dessinée. Il a participé à de nombreuses expositions personnelles et collectives, en France comme à l’étranger.

-Qu’est-ce qui a motivé votre projet d’intégrer une école d’art ? Quelles étaient vos attentes ?

Si je remonte suffisamment loin, ce sont probablement les Lego et les bandes dessinées qui m’ont permis d’envisager une école d’art. Je ne connaissais rien à l’art, mais je dessinais depuis longtemps, et j’ai choisi les seules études qui pouvaient me permettre d’exercer ma pratique. J’ai participé au concours d’entrée une première fois, sans succès. J’ai passé plusieurs mois enfermé dans une chambre de Cité U à remplir les murs de dessins et j’ai réessayé l’année suivante. Il se trouve que j’ai été reçu par le même jury que l’année précédente. Ils et elles se sont souvenu·es de moi et je pense que ça a joué en ma faveur, parce que mes connaissances en art étaient très limitées. J’avais peu d’attentes précises. Je voulais simplement pouvoir dessiner et échapper au cursus classique.

-Finalement qu’y avez-vous trouvé ?

Des ami·es. Je pense que c’est le plus important car c’est avec elles et eux que j’ai appris et que j’apprends encore. Mais l’environnement de l’école était idéal et très stimulant. J’y ai construit une pensée artistique et les bases d’une éthique personnelle, acquis des connaissances en histoire de l’art et expérimenté de nombreuses techniques.

Mon parcours à l’école correspond à une période de découverte fantastique, pleine de candeur. J’étais très stimulé par l’ambiance générale, par le travail de mes camarades et par les conseils des enseignant·es, par les espaces et équipements. On avait une salle de musique avec un accès à beaucoup d’instruments, par exemple. On jouait ensemble quotidiennement, et on pouvait participer ou organiser de nombreux évènements. Ça nous a aidé à tisser des liens forts, et a commencer à former un réseau. En ce moment, par exemple, je prépare une œuvre en duo avec l’artiste Plume Ribout Martini, pour une exposition collective à Anvers sur une invitation de Luc Avargues (DNSEP 2010). 

-Comment s’est passée votre sortie de l’école ?

J’ai été assez privilégié sur ce point. J’ai reçu les félicitations et j’ai été sélectionné pour plusieurs expositions dès ma sortie. Ça m’a permis de vivre de ma pratique les premières années. Mais la réalité du monde de l’art est bien loin de ce que j’imaginais à l’école. On a découvert par nous même que Clermont-Ferrand était un microcosme protecteur et que la vie d’artiste, dans la plupart des cas, c’est aussi jongler entre le RSA et un travail alimentaire. J’ai eu de la chance au début, puis j’ai dû m’adapter. Mais à postériori je pense que c’était une bonne chose. On a été préservés et ça nous a permis de développer une démarche sans penser à la finalité, de façon sincère et désintéressée.

Peu après ma sortie de l’école, j’ai été invité à participer à quelques expositions importantes pour moi, comme la biennale de Saint Flour ou «Echo(s)))», inscrite dans le programme Résonance de la Biennale d’art contemporain de Lyon. Le salon de Montrouge m’a aussi apporté de la visibilité dans les années qui ont suivi, et j’y ai rencontré quelques ami·es.

Mais les expositions qui ont le plus fait évoluer ma pratique sont sans doute celles qui m’ont contraint à m’adapter totalement à un espace. C’était le cas par exemple de ma première exposition personnelle au centre culturel de Mulhouse. Je devais produire une pièce in situ pour un espace composé de plusieurs couloirs aux murs recouverts de lino orange. J’ai utilisé cette particularité, et j’ai fabriqué des centaines de feuilles mortes en argile rouge que j’ai disséminées dans les coins des couloirs. 

D’où viennent les porosités de votre travail avec l’univers scientifique ?

Les artistes sont des chercheur·euses, au même titre que les scientifiques. Et les processus de recherche que nous menons sont souvent très semblables. Je pense que créer, c’est une manière de participer à la complexification de l’univers. La science permet de comprendre le processus, et l’art permet de le détourner.

Quel rapport votre travail entretient avec la nature ?

Je vois ma pratique comme une exploration du langage universel de la nature à travers différents outils et matériaux. J’essaye de découvrir de nouvelles formes, comme de nouveaux mots. Je considère la création artistique comme un processus darwinien auquel nous participons collectivement, une idée ou une forme pouvant en engendrer une autre. La « nature », c’est un concept occidental qui sert à décrire le monde de façon logique. C’est un mot ambigu. Pour moi la nature traverse tout. Un algorithme ou une intelligence artificielle peuvent être naturelles au même titre qu’un organisme. Je vois la culture comme une continuation de la nature et j’essaye d’appliquer ces idées dans mon travail. Je suis aussi très attaché à ce qu’on appelle « l’environnement naturel ». J’ai grandi dans une campagne isolée et foisonnante qui nourrit encore mon imaginaire.

-Qu’est-ce que DMT Vision ?

DMT vision est un projet d’illustration et d’art numérique assez complexe que j’ai lancé il y a deux ans de façon anonyme et qui présente aujourd’hui des formes multiples. Les thèmes principaux sont les substances psychédéliques et les états modifiés de conscience. J’ai toujours aimé le dessin et l’illustration mais j’avais laissé de côté toute forme d’art représentatif car il me semblait que ça n’avait pas sa place dans mon parcours à l’école. Mes recherches dans le domaine des plantes psychotropes m’ont amené à m’intéresser à la DMT, ou Diméthyltryptamine, une molécule naturellement présente dans l’organisme et dans d’innombrables plantes. Son contact provoque des visions courtes et intenses et un état qu’on apparente souvent à celui de mort imminente. C’est en m’intéressant à ces visions que j’ai repris le dessin sous la forme d’illustrations, et plus tard sous la forme d’animations 2D et 3D. Aujourd’hui, DMT Vision réunit plusieurs projets, dont une sorte de bande dessinée animée, The Adventures of Ego, qui raconte de façon muette et en noir et blanc le voyage d’un « ego » virtuel dans un monde numérique. DMT Vision m’a permis de toucher un public plus large et d’en dégager un revenu. Ce projet me permet d’explorer des formes d’art qui trouvent difficilement leur place dans le milieu de l’art contemporain.

Site internet d’Hugo Livet

Instagram

Projet DMT Vision

«Aimant, aimant», une exposition de diplômé·es 2020 et 2021

Du 18 mai au 17 juin, dans le cadre du festival des Arts en Balade.

Dans le cadre du partenariat entre la Fondation d’entreprise Michelin et l’École supérieure d’art de Clermont Métropole, l’espace d’exposition situé dans La Canopée, le nouveau hall du siège social du Groupe Michelin, à Clermont-Ferrand, accueille une exposition de 23 artistes diplômé·es du DNSEP (master 2) de l’ÉSACM en 2020 et 2021.

Intitulée «Aimant, aimant», cette exposition propose aux artistes de révéler, littéralement, le pouvoir magnétique de leurs œuvres en jouant avec les parois métalliques qui caractérisent le lieu.

Avec : Niloofar Basiri, Antoine Beaucourt, Alexandre Boiron, Léa Bisson, Jeanne Chopy, Hortense Combret, Stefan Fereira, Lola Fontanié, Chloé Grard, Pauline Lespielle, Johanna Medyk, Clémentine Palluy, Manon Pretto, Ophélie Raffier, Gaël Salfranques, To’a Serin-Tuikalepa, Nino Spanu, Frédéric Storup, Florent Terzaghi, Robin Tornambe, Hippolyte Varin, Malak Yahfoufi.

 

VERNISSAGE LE JEUDI 19 MAI À 18H 

  • Ouverture samedi 21 et dimanche 22 mai 2022, de 10h à 17h, dans le cadre du Festival des arts en balade
  • Exposition du mercredi 18 mai au vendredi 17 juin 2022, du lundi au vendredi, de 10h à 18h
  • Une permanence assurée par les artistes les jeudis 2, 9 et 16 juin, de 12h à 14h

Espace d’exposition – La Canopée, 23 place des Carmes, Siège social du Groupe Michelin, 63000 Clermont-Ferrand

Design graphique : Ana Crews

« Promenons-nous dans les voix » Une résidence aux Laboratoires d’Aubervilliers

Stefan Fereira et Elisa Villatte (diplômé·e·s en 2020) et 5 étudiant·e·s participent à une résidence aux Laboratoires d’Aubervilliers du 14 au 19 mars dans le cadre du programme « L’hypothèse continue ». 

Le duo d’artistes Stefan Fereira et Elisa Villatte développera les épisodes 3 et 4 du polar La Piscine dont il avait présenté la première partie lors du festival Porny Days, à Zürich, en 2019. En résidence avec Raoul Bonnefoy, Erika Fournel, David Lennon, Célestine Munch et Tristan Robert, étudiant·e·s en 5e année à l’ÉSACM, ils et elles expérimenteront une multiplicité de formes autour de la voix. Un projet de résidence sur une proposition de Régine Cirotteau, artiste et enseignante en vidéo, cinéma et performance à l’ÉSACM.

→ Une restitution publique intitulée « Promenons-nous dans les voix » sera proposée aux Laboratoires d’Aubervilliers le 19 mars 2022, à 15 heures.

Image : La Piscine, Stefan Ferreira et Elisa Villatte, diplômé.es en 2020. Photo Vincent Blesbois © ÉSACM

Portrait de diplômé·es / Bruno Silva

Mykiss, panneaux de polycarbonate, colle vinylique et poudre de talc, transfert d’impression jet d’encre, tubes en métal, pinces, 250×300 cm, 2021 – photo Vincent Blesbois

 

As-tu passé l’intégralité de ton cursus à l’école ? Quels étaient tes sujets d’intérêt, les expériences qui ont compté, pendant ta formation à l’école ?

Le début de mon parcours à l’ÉSACM a commencé dans le cadre d’un échange via Erasmus en 2010. A ce moment-là, j’étais en 4e année à la Faculdade de Belas Artes da Universidade do Porto. Au Portugal, les licences se font en 4 ans et non pas en 3 ans comme en France. J’étais donc dans ma dernière année de licence à Porto quand je suis venu via Erasmus à l’ÉSACM. À la fin des 5 mois d’échange, la question s’est posée : est-ce que je rentre ou est-ce que je reste à Clermont ?

J’ai donc décidé de passer une commission d’équivalence pour intégrer la phase projet et passer le DNSEP à l’école d’art de Clermont.

L’ÉSACM m’a plu par son approche pédagogique qui proposait un enseignement moins théorique qu’à Porto. Les deux systèmes pédagogiques, complémentaires, ont été importants pour moi car cela m’a permis de fabriquer des croisements et rencontres que je n’aurais jamais pu faire en étant seulement à Porto. Aucun des deux systèmes n’est mieux que l’autre, je le souligne, le croisement des deux a enrichi les choses au travers d’un empilement d’expériences.

Pendant les deux années à l’école d’art de Clermont je me suis intéressé à la transformation de l’existant à travers des documents, des images, à leur archivage et à leur détournement. J’ai pris mes études comme un temps de recherche et non pas de production. Comme une sorte de moment d’errance, un temps de dérive. Cela était visible dans mon travail au travers de formes non nommées, fragiles et souvent éphémères. Comme une expérience qui amène à une autre et comme une autre encore poursuit la précédente.

 

Bruno Silva, Vitrail #1, feuille de caoutchouc, colle blanche, talc, transfert impression jet d’encre, dimensions variables / Tom Castinel, Branches, béton, 2021

 

Peux-tu dire quelques mots de ta pratique aujourd’hui, de ta façon de travailler et de ton champ d’activités ?

Ma pratique a bien sûr évolué. Je me suis plus investi dans la matérialité des formes. Cependant, la façon dont je réfléchis le travail est restée la même. Je me base sur des ressources existantes, des objets résiduels, trouvés, usagés, consommés, jetés, modifiés, les images et les résidus d’une rencontre. Je m’entoure de formes marquées par le temps qui parlent d’expériences personnelles, de traces et d’usages humains.

Une forme d’errance persiste dans le dialogue entre les corps, dérivant entre les médiums, suivant leurs flux et jouant avec la nature des choses. Comme une chorégraphie entre une idée et son image, réelle ou fictionnelle, mon travail circule entre la présence et l’absence, l’apparence et la substance, entre le mouvement et l’attente.

Depuis peu, je m’intéresse à l’alliage entre le synthétique et le naturel : une collaboration entre artefacts et phénomènes naturels. La peau, la pellicule, l’habillage, la surface, sont ainsi des éléments que je m’attache plus particulièrement à relever. Étant la première strate travaillée par le temps, la surface conserve les marques de son exposition à l’érosion provoquée par la lumière, la température ou l’usage humain.

Mon travail est double. Il parle de fonctionnement et de dysfonctionnement, il essaie de relier le vivant et l’inerte. Les formes que je produis sont des formes momifiées, voire « zombifiées », elles parlent de vie et de mort à la fois. Elles s’incrustent parfois dans l’architecture d’un lieu, influençant la façon dont on le perçoit et lui attribuant une atmosphère entropique.

 

Quelles ont été tes expériences à la sortie de l’école ? Est-ce à ce moment-là que tu as intégré les Ateliers ?

À la sortie de l’école j’ai eu une année creuse et pleine de questionnements, comme la plupart des diplômé·es. J’ai décidé de m’inscrire dans un master de médiation culturelle à l’Université Clermont Auvergne que j’ai fini par abandonner au bout d’un an. Cependant, ce master m’a été utile car j’avais un stage obligatoire à réaliser et je l’ai fait auprès de l’association Artistes en résidence. Ce stage m’a permis de me rapprocher de la scène artistique clermontoise et d’entrer au cœur des activités associatives. À ce moment-là, fin 2013, j’ai intégré le collectif Les Ateliers qui était en train de se former et de rejoindre des locaux au Brézet. Ce groupe d’artistes posait la question des ateliers d’artistes et défendait la création d’un lieu à Clermont, soutenus par les collectivités territoriales. Appuyés par le Conseil départemental du Puy-de-Dôme et l’ÉSACM, et plus tard par Clermont Auvergne Métropole, nous avons autogéré les locaux pendant 7 ans et organisé des expositions, des concerts, des performances et des rencontres. Nous y avons accueilli une cinquantaine d’artistes en rotation, chacun disposant de son atelier. L’association Les Ateliers a récemment déménagé à la Diode, pôle d’arts visuels municipal, dans des locaux entièrement neufs et équipés dont la réalisation et le financement sont portés par Clermont Auvergne Métropole.

Cette expérience a été très importante pour ma pratique artistique, ainsi que dans la fabrication des outils et expériences qui m’ont amené à une pensée collective et à travailler avec les autres. Sans forcément intégrer constamment le collectif dans ma pratique artistique, je trouve ma place avec les autres en proposant des formes de rencontre, en invitant d’autres artistes à exposer, à collaborer.

En tant qu’artiste, je pense que nous ne sommes pas obligés de tout mélanger, nous pouvons avoir plusieurs activités artistiques, personnelles et/ou collectives.

 

Ossos, support de bidet en métal, fil métallique, feuille artificielle, 50x60x33cm, 2020

 

Peux-tu parler de ton implication dans Artistes en résidence ?

Artistes en résidence a peut-être été le moment le plus important jusqu’à présent dans mon parcours.

Comme je l’évoquais précédemment, j’ai commencé par être en stage, puis bénévole pendant quelques années jusqu’à devenir salarié de l’association il y a 3 ans. Martial Déflacieux, le fondateur d’Artistes en résidence, a été un excellent « formateur » car nous avons beaucoup échangé autour de ce qu’est « être dans l’art ». Il m’a permis de connaître la réalité du fonctionnement associatif dans les arts visuels. Et j’ai pu rencontrer une centaine d’artistes, avec des pratiques très différentes, avec des points de vue très différents sur la place d’un artiste dans l’art et dans la société. Cela m’a forcément enrichi et forgé. Je suis actuellement chargé de la co-coordination de l’association Artistes en résidence avec Isabelle Henrion qui en est la directrice.

Employé à mi-temps, je bénéficie d’un revenu minimum stable, j’ai du temps pour ma pratique artistique et en même temps, je reste dans le milieu et je continue à m’enrichir avec de belles rencontres.

Dixie, terre cuite, colle vinylique et poudre de talc, 50x36x27cm, 2021 – photo Vincent Blesbois

 

Peux-tu parler de la création de « home alonE » ?

home alonE est né dans le but de créer un lieu d’exposition dans un espace domestique — chez moi et Romane Domas, à l’époque —, au départ principalement pour y inviter des artistes clermontois. En 2014, année de création de home alonE, il existait très peu d’espaces de diffusion pour les artistes à Clermont-Ferrand. Disons que la scène clermontoise de l’époque se faisait voir ailleurs, donnant rarement l’occasion de voir ce que chacun de nous faisait. Les artistes partaient plus souvent qu’aujourd’hui car ils avaient peu d’opportunités pour partager leur travail à Clermont.

Le projet est donc né dans ce sens-là : donner un petit coup de visibilité aux artistes du territoire et leur donner la possibilité de s’implanter localement.

Nous recevons le soutien de la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes depuis quelques années ce qui nous permet de soutenir économiquement les artistes, à notre échelle, dans leurs productions.

Parallèlement, j’étais intéressé par le fait de cohabiter avec des œuvres, de les traverser dans mon quotidien ou de boire un café devant un dessin, de faire vivre les œuvres.

Comme quand on invite quelqu’un chez nous, j’ai toujours essayé de faire en sorte que les artistes invités se sentent comme chez eux en leur proposant des cartes blanches. Ils font ce qu’ils souhaitent, que ce soit une production spécifique pour l’espace ou l’exposition d’œuvres déjà existantes.

Je vous invite à lire l’article sur home alonE dans la Belle Revue pour en savoir plus : https://www.labellerevue.org/fr/focus/2020/home-alone

Quand le projet a commencé, je n’imaginais pas qu’il durerait aussi longtemps. C’est arrivé naturellement, tant que les énergies restaient éveillées. Mais les énergies se renouvellent. Depuis sa création, je projet a évolué et de nouvelles personnes ont ouvert des espaces d’exposition dans leur maison en gardant le nom du projet home alonE.

Le premier home alonE existe toujours au 6 place Saint-Pierre avec Romane Domas, locataire de l’appartement. Il y a aussi les home alonE chez moi au 53 rue Drelon, chez Hervé Brehier à Saint-Pierre-Le-Chastel et chez Clara Puleio, qui est en train de déménager.

Une franche réussite (rires) !

 

SITES / LIENS :

www.bruno-silva.eu

www.artistesenresidence.fr

www.lesateliers.eu

www.homealone.tk

 

Portrait de diplômé·es / Camille Varenne

Tu vis entre Clermont-Ferrand et Ouagadougou. Peux-tu nous parler de ton histoire avec cette ville ?

Je viens de Brioude, mais ma mère, Rosalie Dametto, a grandi au Maroc et au Nigéria. Mes grands-parents étaient ouvriers à la SGT-E, entreprise de travaux publics rachetée par Vinci. Mon grand-père a participé à la création du premier barrage hydraulique suite à l’indépendance du Maroc. C’est une histoire familiale qui est reliée au continent africain et à l’histoire coloniale de la France. Mon enfance et mon imaginaire ont été bercés de récits sur l’Afrique.

Lors de ma 4e année à l’ÉSACM, j’ai décidé d’aller faire un stage à Manivelle Productions, une maison de production audiovisuelle basée à Ouagadougou. J’ai découvert l’effervescence des cinémas africains, rencontré les réalisateurs burkinabè et me suis immergée dans ce réseau. C’est vraiment là-bas que j’ai affirmé la vidéo comme étant mon médium de prédilection.

Faire des films étaient avant tout un moyen de rencontrer les gens, passer du temps avec elleux, partager des moments de vie. En parallèle, j’ai entamé une démarche de décolonisation de mon propre regard en m’imprégnant de références des mondes afro-diasporiques et en fréquentant de près l’émergence de la nouvelle scène artistique afrodescendante française. J’avais été très émue par les films du réalisateur burkinabè Gaston J-M Kaboré. J’ai appris qu’il avait fondé une école de cinéma, l’Institut Imagine de Ouagadougou, et j’ai demandé à intégrer sa formation.

Gaston Kaboré travaillait également au FESPACO (Le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou), et j’ai été à ses côtés coordinatrice des colloques du festival. Cette expérience a été une vraie école pour saisir les enjeux politiques des cinémas africains, tout en me permettant de m’intégrer dans un tissu culturel local.

En parallèle de cette expérience à Ouagadougou, tu avais entamé un parcours de DSRA (Diplôme National Supérieur de Recherche en Art) à l’ÉSACM ?

Oui je suis entrée à la Coopérative de recherche de l’ÉSACM en 2015, après mon DNSEP. La Coopérative de recherche était comme une caisse de résonance où je pouvais amplifier et partager mon expérience vécue au Burkina Faso. J’ai aussi expérimenté des pratiques de travail en collectif. C’était un moment où les pensées décoloniales prenaient de l’ampleur, et j’essayais au sein de l’école de créer des temps de rencontres entre des acteurs culturels du Burkina Faso que je côtoyais et des artistes français travaillant avec ces questions. Cette démarche a donné lieu à l’événement Surexpositions, qui s’est tenu en mai 2017 à l’ESACM.

J’ai aussi développé une recherche sur les cinémas africains comme espaces de « transculturation », avec un corpus de films de westerns africains. Je m’intéressais particulièrement à la façon dont les artistes descendants des peuples colonisés s’appropriaient les codes de la culture dominante pour en faire des espaces d’affirmation, une subversion qui affirmait une vivacité. C’est ainsi que je me suis intéressée aux westerns africains qui proposent une nouvelle cartographie du monde où les cow-boys africains quittent la marge pour devenir l’épicentre de l’émancipation des imaginaires. Chimère libératrice, les cowboys africains s’approprient le mythe américain conquérant pour questionner leur propre histoire et inventer leur devenir. Le premier western africain a été réalisé par Moustapha Alassane en 1966. « Le retour d’un aventurier » raconte sur des rythmes de blues le conflit entre cosmogonie animiste et modernité occidentale. Les personnages traversent ce tiraillement au grand galop et ont inspiré mon film « Blakata » réalisé avec des cavaliers du Burkina Faso.

Tu as toi-même réalisé un western au Burkina ?

Oui, j’ai réalisé le film « Blakata » au sein d’une communauté de cavaliers qu’on appelle « les guerriers », et qui incarnent la tradition équestre ancestrale des royaumes de la région. Cette communauté est importante à Ouagadougou. Ce sont des centaures urbains, à la présence spectaculaire qui suscitent crainte et fascination. Je vis avec les chevaux depuis mon enfance, je leur ai confié mon âme comme dirait les Guerriers… Le cheval étant l’emblème du Burkina Faso, ce fut une porte d’entrée pour moi. J’ai arpenté les artères de la capitale à cheval avec « les guerriers », participant aux grandes cérémonies et partageant leur quotidien. J’ai noué une relation intime avec cette communauté, ce qui m’a permis de faire ce film avec eux. L’idée de faire un western a été amené par Issouf Bah, protagoniste principal de mon film, plus connu sous le nom de Wayne John…

« Blakata » qui signifie en langue Bambara « lâcher prise » est une autofiction où « les guerriers » s’inventent en cowboys et jouent leur propre rôle. Devant la caméra, ils s’inventent et laissent apercevoir leurs frustrations, leurs désirs, leurs rêves.

Quel type de cinéma travailles-tu ?

Mon travail c’est de faire des films, comme des prétextes pour passer du temps avec les gens, et créer des aventures collectives pendant lesquelles on invente un petit monde ensemble, le temps du tournage. Mon projet est de pratiquer ainsi, ensemble, de nouvelles subjectivités politiques, décoloniales et féministes.

La catégorisation de mes films dépend ensuite davantage des financements et des lieux de monstration, que d’une décision personnelle. Par exemple, « Blakata » a été diffusé dans des festivals de cinéma documentaire, il a reçu le prix Jeune Public du festival Corsicadoc tout en étant présenté comme installation au Salon de Montrouge. Le film « Pedra e Poeira » est aussi un bon exemple de ce phénomène. J’ai tourné ce film à Fordlândia au Brésil en 2018, dans le cadre de mon DSRA, via une invitation du collectif Suspended spaces. Ce film a été à la fois montré comme installation à Jeune Création et diffusé sur la plateforme Tënk en tant que documentaire.

Comment as-tu exploré et développé cette pratique de la vidéo et du cinéma au sein d’une école d’art option art ?

Le fait de suivre une formation à l’école d’art m’a permis une grande liberté de forme, dans la mise en scène, en espace, dans la façon de travailler, d’expérimenter.

Je crois que j’y ai aussi acquis une méthode de travail assez décomplexée. Par exemple, « Blakata » est un film que j’ai commencé à tourner sans financement, sans matériel professionnel, et toute seule. Dans une école de cinéma on apprend davantage à travailler en équipe et à intégrer des circuits de financements qui verrouillent la forme du film. Mon parcours à l’école m’a émancipé de ces formes de narration, qui peuvent être assez inhibantes.

En revanche, ces deux dernières années je travaille à la réalisation d’un nouveau film en étant cette fois accompagnée par la maison de production The Kingdom fondée par Marie Odile Gazin et accompagnée par Julien Sallé. J’apprends à écrire un scénario. C’est intéressant aussi, et ça me permet de toucher à un autre registre.

Pendant mes études à l’école d’art, j’ai aussi participé au « Film Infini », un groupe de recherche qui travaillait sur l’articulation entre le cinéma et le travail, le travail du cinéma et le cinéma du travail, ce qui m’a permis de collaborer avec des historiens, des sociologues, d’avoir un éveil vers les sciences sociales. Ça a été mon point de départ entre travail de recherche et vidéo.

Peux-tu revenir sur ce projet de film en cours ?

Il s’agit d’un projet de documentaire-fiction, qui s’appelle « Wolobougou » et sera tourné dans une maternité au Burkina. Wolobougou veut dire en Bambara « le lieu de la naissance ». C’est le nom de la petite maternité de brousse fondée par la sage-femme Honorine Soma. Honorine veut révolutionner la place de la femme dans la société burkinabè. Pour donner un accès aux soins aux femmes de milieu rural et affirmer son indépendance, elle a créé sa propre clinique. Elle soigne les corps mais veut aussi soigner les âmes. Pour cela, elle a créé des groupes de paroles féministes qui ont donné lieu à une pièce de théâtre. Aujourd’hui, elle veut remonter sa troupe de théâtre féministe au sein même de sa clinique. Elle peut compter sur l’aide de Bawa, ancienne cantatrice du ballet national du président révolutionnaire Thomas Sankara. Honorine veut convaincre les femmes du village de l’importance de prendre la parole pour changer la société. Malgré le poids des silences et des pressions sociales, vont-elles réussir à affirmer ensemble leur puissance ? En renouant avec la cosmogonie locale et en puisant dans l’histoire politique du pays, Honorine est prête à affronter ces obstacles pour partager son chemin vers l’émancipation.

Tu es également très investie dans le tissu culturel clermontois ?

Pour l’instant, la réalisation de films n’est pas rémunératrice, et je n’ai pas le statut d’intermittent mais d’artiste-auteure. Alors en parallèle, à la fois pour des questions de rémunération et pour tisser des liens qui nourrissent ma pratique, je donne des cours à l’Université Clermont Auvergne.

Je propose depuis trois ans un cours sur le lien entre cinéma et arts plastiques, et j’anime également un atelier du Service Université Culture qui s’appelle « Ciné tract ».

Je suis aussi sélectionneuse pour le Festival du Court Métrage. Je participe donc à la sélection des films, de mai à décembre, depuis trois ans.

Tu proposes en ce moment une installation au Centre international d’art et du paysage de Vassivière.

L’exposition s’appelle « La sagesse des lianes », et est visible jusqu’au 9 janvier 2022. Elle réunit une vingtaine d’artistes des mondes afrodiasporiques, réunis par le philosophe Dénètem Touam Bona qui curate l’exposition.

J’y présente une installation vidéo intitulée « Sankara et nous » coréalisée avec Galadio Kiswendsida Parfait Kaboré.

J’ai rencontré Galadio à l’Institut Imagine, ce lieu de formation et de réflexion autour du cinéma, à Ouagadougou, où j’ai étudié. « La sagesse des lianes » a été pour nous l’occasion de travailler ensemble sur une pièce commune. Le curateur, Dénètem Touam Bona, nous a invité à produire in situ, sur le plateau de Millevaches. Une région qui a une histoire militante forte, avec un tissu associatif très dense.

Galadio Kiswendsida est membre du Balai citoyen, un mouvement militant issu de la société civile au Brukina. Nous avons souhaité travailler sur la mise en regard de ces deux histoires militantes. Nous sommes partis du constat de la méconnaissance des mouvements militants en Afrique, une méconnaissance qui relève davantage du déni que de la simple ignorance. Nous souhaitions travailler cet angle mort, interroger cette zone d’ombre.

Nous avons posé la parole de Thomas Sankara, ancien président révolutionnaire burkinabé, assassiné en 1987, pour la mettre en résonance avec le plateau. Puis nous avons interviewé plusieurs personnes du territoire, en leur proposant de réagir à ses discours.

http://www.camillevarenne.com/

Instagram : @varennecamille

Image : « Sankara et nous », extrait d’installation vidéo 4 écrans, 90 minutes, réalisée avec Galadio Kiswendsida Kaboré, pour l’exposition « La sagesse des Lianes » au Centre international d’art et du paysage de Vassivière.

Portrait de diplômé·es / Clélia Barthelon

Diplômée en 2018, Clélia Barthelon a une pratique artistique tournée vers la sculpture, la vidéo et l’installation. Elle participe, à sa sortie de l’école, à la création de l’association somme toute, qui réunit des artistes clermontois.es et propose une programmation d’expositions, conférences, performances, concerts, etc. Quelques mois après son diplôme, elle devient coordinatrice du festival Les Arts en Balade, à Clermont-Ferrand, et initiatrice de résidences d’artistes portées par cette association.

Peux-tu nous parler de tes missions dans le cadre du festival des Arts en Balade ? 

Je suis coordinatrice des projets de l’association depuis décembre 2018. Les Arts en Balade organise tous les ans depuis 1995, au mois de mai, une manifestation de trois jours qui permet aux artistes puydômois d’ouvrir leurs ateliers. Dans ce cadre-là, je m’occupe de la mise en place de la manifestation : inscriptions, règlement de participation et contrats des artistes invité.es, journée de sélection, communication, graphisme et création des supports de communication, recherche de locaux pouvant accueillir des artistes et des expositions, recherches de partenariats et de financements publics, ou encore mise en place de la médiation pour le public scolaire avec l’aide de bénévoles.

Après l’édition des Arts en Balade de mai 2019, c’est-à-dire ma première expérience de la manifestation en tant que coordinatrice, nous avons fait le constat que certains lieux investis par les artistes dans le cadre du festival n’étaient pas adaptés pour un travail in situ dans un temps court (chapelles, chantiers, lieux patrimoniaux, excentrés, etc.), mais auraient été intéressants à investir pour des résidences un peu plus longues.  En parallèle, l’association formulait le souhait de s’adresser à des artistes plus professionnel.les. C’est à ce moment-là que l’idée de résidences adressées à des artistes du territoire a vu le jour. Ce projet permet également de soutenir les artistes locaux.ales en rémunérant chaque résidence à hauteur de 1 500 euros pour un mois de travail.

Une fois les financements trouvés, nous avons expérimenté ces résidences lors des Arts en Balade 2020 (repoussés en septembre à cause de la crise sanitaire). Depuis, nous avons renouvelé l’expérience plusieurs fois, avec à chaque fois trois ou quatre résidences en parallèle dans des lieux très différents (hôtels, chantiers, maisons vides, anciens cloîtres, musées etc.).

Quelle a été ton expérience avec l’association somme toute ? Est-ce que ce monde associatif te paraît un terrain propice à l’épanouissement des jeunes artistes au niveau local ?

somme toute est une association crée initialement par des jeunes artistes issu.es de l’ÉSACM, dont beaucoup appartenaient, comme moi, à la promotion des diplômé·es du DNSEP 2018. Mais l’association compte aussi des artistes issu.es d’autres écoles, jeunes diplômé.es, ou étudiant.es, plasticien.nes, ou même issu.es de l’univers du spectacle vivant. Cette association est née en prévision de notre sortie de l’école d’art, à la fois pour nous permettre d’avoir des ateliers sous la forme d’espaces communs, de mutualiser du matériel et nos connaissances, mais aussi pour nous permettre de proposer une programmation d’expositions, conférences, performances, concerts, etc. Il y avait aussi, je crois, la crainte d’être seul.es à la sortie. Nous souhaitions en grande partie rester à Clermont-Ferrand, là où nous avions l’impression que nous pouvions être force de proposition (à l’instar de ce que pouvait faire Les Ateliers, La Tôlerie, home alonE, etc.) et où les loyers nous permettaient de trouver un local sans faire appel à des subventions publiques.

L’association a vu le jour en avril 2018, quand la majorité de ses membres étaient encore étudiant.es et nous avons souhaité prendre contact avec les institutions publiques que sont la mairie, la métropole, le département et la DRAC, non pas pour obtenir des financements, mais avec l’idée de nous ancrer dans un réseau. Ces contacts ont été facilités par le fait que certain.es membres de somme toute étaient à l’époque représentant.es des étudiant.es au Conseil d’administration de l’ÉSACM, dans lequel toutes ces institutions étaient présentes. Aujourd’hui nous connaissons bien nos interlocuteur.rices et pouvons poursuivre notre projet commun, voir même le développer grâce à des soutiens publics. Nous finançons nous-mêmes notre local avec des cotisations mensuelles que chaque membre verse en fonction de ses moyens, ce qui nous contraint en termes d’espace, de matériel et de mobilier, mais nous avons fait le choix de consacrer nos subventions à la rémunération des artistes que nous invitons tout au long de l’année.

Je pense que le monde associatif est un très bon outil pour les artistes, car c’est un statut juridique qui permet d’avoir une structure identifiable et modulable selon ses besoins. Mais il fait aussi la part belle au bénévolat. Il faut donc garder en tête que cela doit être un plaisir avant tout.

Tu endosses très facilement ces missions de gestion et de coordination de projets. Est-ce que cette dimension-là était déjà présente pendant ton parcours à l’école ?

Pendant mes études à l’école d’art, j’ai été déléguée quatre années de suite, et je me suis beaucoup investie dans la représentation des étudiant.es (représentante des étudiant.es au Conseil scientifique, pédagogique et de la vie étudiante (CSPVE) et au Conseil d’administration, et élue étudiante à l’Association nationale des écoles supérieures d’art (ANdÉA). Ces expériences m’ont permis de m’apercevoir que j’aime porter la parole des autres et la défendre. Quand j’occupe un poste de coordination ou que je gère un projet, je fais les choses comme j’aimerais qu’elles soient faites pour servir au mieux la cause des artistes, je fais ce que j’aimerais que l’on fasse pour moi. Je le vois comme un geste militant.

Comment s’est passée ta sortie de l’école ?

C’était une sortie d’école très active et dense, et ce rythme n’a pas changé depuis. Une fois le diplôme en poche, je me suis beaucoup investie dans tous les aspects logistiques de la création de l’association somme toute : recherche de lieu, création de dossier, gestion administrative, parce que je suis très à l’aise dans ces missions-là. J’ai intégré l’association des Arts en Balade et pris le poste de coordinatrice quelques mois plus tard.

Je poursuis une pratique artistique en parallèle également, ce qui signifie que j’ai sacrifié beaucoup de vacances et de week-ends. J’ai eu la chance de participer à des expositions et résidences qui m’ont permis de créer de nouvelles pièces. Beaucoup de ces invitations sont liées à somme toute qui, même si ce n’était clairement pas le but premier, agit comme un tremplin pour nous. En revanche mes missions de coordinatrice m’ont contrainte à réduire le travail d’atelier axé sur l’expérimentation. Je réfléchis beaucoup aux pièces que je souhaite produire, bien en amont, et quand je trouve le temps, je les réalise. Mais j’ai pu installer récemment un véritable atelier à mon domicile, ce qui va me permettre de renouer avec l’expérimentation.

Mon travail est principalement sculptural, parfois performatif et tourné vers la vidéo. J’aime beaucoup l’idée du bibelot, cet objet purement décoratif que nous chargeons tou.tes de souvenirs. Cet attachement est dû à ma situation familiale, où il ne reste plus personne. J’aime réutiliser des objets souvenirs, les transformer ou les réinterpréter, pour que ma mémoire ne me fasse jamais défaut. Ces objets qui me sont propres deviennent la représentation d’une mémoire collective, liée à ma génération et mon origine sociale campagnarde, voire paysanne. Adossées à ces objets, je raconte des histoires pour partager mes expériences qui, là encore, deviennent collectives. J’ai aussi une pratique vidéo autour de vlogs (blogs vidéos), qui peuvent être des vlogs de voyage par exemple. Je me filme, silencieuse, au milieu d’un paysage. C’est un geste que j’associe à l’utilisation des réseaux sociaux comme vitrine d’une vie fantasmée, pleine d’aventures, à la différence que mes vidéos sont marquées par l’inactivité, et que je cache la moitié du paysage avec mon visage. Une démarche qui produit de l’agacement chez beaucoup de spectateur.rices, mais qui invitent d’autres à me suggérer de nouveaux paysages qui sont souvent des lieux liés à leur mémoire et expérience personnelle. La boucle est ainsi bouclée.

http://www.cleliabarthelon.com/

https://www.youtube.com/channel/UCe6KobzXtuJZnCp2qU9-_Dg

Image : Come on, Vlog : Compilation de printemps 2018, vidéo projetée, 13’15 », capture d’écran

Portrait de diplômé·es / Solène Simon

Solène Simon a obtenu un DNSEP à l’ÉSACM en 2015. Après son diplôme, un master en Médiation et art contemporain à l’Université Paris 8, une année en master Métiers de l’Enseignement de l’Éducation et de la Formation, et plusieurs expériences en médiation culturelle, elle obtient le CAPES d’Arts plastiques avant de s’engager dans l’enseignement en collèges et lycées. En 2021, elle passe avec succès le concours de l’agrégation.

Intervalle (bleue), mine graphite sur papier, 75 x 106 cm, 2020, Collection privée.

• Qu’attendiez-vous d’une école d’art ?

Depuis l’enfance, je passais beaucoup de temps à me raconter des histoires et fabriquer des images (souvent des collages, des photographies ou des photomontages). J’écrivais beaucoup. J’attendais un espace de recherche, avec tout ce que cela englobe. Durant ces cinq années, j’ai énormément vagabondé, testé énormément de choses, découvert des outils, des médiums, des métiers, etc. En réalité, je voulais tout faire. Il a fallu choisir et se recentrer sur le sens de mes recherches, et sur mes questionnements. Les enseignant·es m’ont beaucoup aidé à cela. C’est ce que m’a apporté cette école : du temps, des rencontres, de l’espace pour expérimenter, des échanges, et une culture artistique. Oser aller voir des choses que l’on ne pensait pas aimer, puis y trouver de nouvelles sources pour questionner, enrichir, critiquer. Même si je n’attendais pas cela avant d’entrer à l’école, je peux tout de même dire que ces cinq années m’ont permis d’accepter que produire, penser, échouer, recommencer, font partie du processus créatif et qu’il n’y a pas de bonnes ou mauvaises façons de faire pour faire aboutir un projet.

• Quels étaient les médiums, sujets de recherche, expériences ou voyages d’étude, qui ont marqué votre parcours dans l’école ?

À travers la peinture, l’installation, le dessin ou la photographie, mon travail parlait des rapports entre espace et corps. Les rapports de promiscuité, de proximité, le vide, le trop plein, la frontière, les rapports entre intérieur et extérieur. Au regard de l’architecture de l’école, avec ses verrières imposantes, des questionnements sur la frontière entre espace public et espace intime sont apparus. Tout cela se traduisait différemment dans chaque médium et prenait des variations de formes. Je me questionnais sur l’espace donné à voir, et celui mis sous silence, sur les rapports entre le bavard et l’absent, notamment dans ma pratique du dessin pour laquelle je partais toujours d’une banque d’images que je constituais en amont. Les cours de Lina Jabbour, enseignante en dessin, ont bouleversé mon approche de ce médium. Elle m’a aidé à prendre confiance en moi, m’a appris à « prendre le temps » et oser aller plus loin aussi bien dans mon écriture graphique, dans mes questionnements, que dans le format. J’ai appris à travailler et penser la réserve dans ma composition. Un espace qui est encore aujourd’hui extrêmement important dans ma pratique, en ce qu’il se situe entre une continuité et une rupture qui vient trancher, stopper la forme. Je dirais aussi que l’expérience du travail que je vivais en parallèle pour financer mes études a été fondamentale. En travaillant dans un supermarché, j’ai appris à gérer mon temps et à faire de nouveaux gestes. J’ai beaucoup observé les client·es, mes collègues, mes pyramides de fruits et légumes. J’ai commencé à questionner la dialectique entre gestes artistiques et gestes au travail. Ce terrain devenait un nouvel espace de réflexion et a été le point de départ de mon mémoire de fin d’études. La moitié a été rédigé sur des morceaux de papier durant ces heures de travail, que je reprenais le soir (« Mémoire de poche », 2015) Aussi, mon expérience à la galerie Claire Gastaud m’a permis de travailler pour et avec des artistes variés. J’ai énormément appris tant dans l’organisation d’expositions que dans le marché de l’art, la régie, etc.

Mon voyage à Istanbul, dans le cadre d’un ARC (Atelier de Recherche et de Création) autour du paysage a aussi été un moment particulier. Nous avons commencé par parcourir la ville, l’explorer, la traverser ensemble. Le voyage était mené par Stéphane Thidet et Roland Cognet, enseignants en volume à l’ÉSACM. Nous nous sommes ainsi familiarisés avec une ville surprenante par la diversité de ses espaces, par son environnement sonore, ses lumières artificielles, son architecture, le Bosphore, etc. Plusieurs projets personnels ont émergé pendant ce voyage, et ces espaces devenaient des lieux de travail. Des nouvelles formes sont apparues, de nouveaux processus de création, inspirés par la puissance de la nostalgie et de l’oubli. Les ARC « Paysages » en général ont été l’opportunité d’oser voir et faire autrement. De confronter nos questionnements à de nouveaux espaces et d’ainsi les nourrir, les alimenter par des voies singulières.

• À la sortie de l’école, quels étaient vos projets ?

Je suis partie à l’Université Paris 8 en Master Médiation et art contemporain. Après avoir travaillé en galerie, au FRAC et auprès d’artistes, je me sentais à l’aise dans ce domaine. Pendant mes cours de Master, j’ai davantage travaillé l’écriture, dans le cadre d’un projet de recherche universitaire. J’ai aussi expérimenté la performance. J’ai ainsi retrouvé Carole Douillard, artiste rencontrée à l’ÉSACM, et ai commencé à questionner des sujets comme la présence de mon propre corps dans l’espace, le déplacement, la forme collective et individuelle, les divergences entre le montré et le ressenti.

J’ai également travaillé au sein du Fonds Municipal d’Art Contemporain de Paris en tant que médiatrice culturelle dans le cadre du programme « FMAC à l’école ». J’accompagnais des élèves dans la découverte des œuvres exposées. Pour la première fois, je me tenais face à des classes pour parler mais surtout écouter leurs commentaires, leurs expériences, leurs échanges, leur sensibilité. Ces expériences m’ont naturellement conduite à considérer l’enseignement des arts plastiques.

• Quels ont été les apports de l’école d’art pour appréhender le concours du CAPES ?

Les épreuves des concours du CAPES et de l’agrégation demandent une appétence évidente pour l’art et ses questionnements. Il faut savoir problématiser le sujet qui nous est donné. Pour cela, il faut des connaissances en histoire de l’art, mais aussi en littérature, musique, théâtre, cinéma, philosophie, etc. Il n’y a pas de mauvaises références, au contraire. Je ne dirais pas qu’il est nécessaire d’avoir une pratique plastique, même si ça aide assurément. Je dirais plutôt que la maîtrise d’un outil, d’un médium, est indispensable pour appréhender l’épreuve : le sujet doit nous questionner et cette maîtrise favorisera la réponse produite. On ne peut pas tout faire, l’épreuve ne dure que 8 heures.

À l’agrégation, que j’ai obtenu cette année, les épreuves diffèrent légèrement du CAPES. La philosophie et science de l’art s’ajoutent au programme par exemple. Après cinq ans en école d’art, on a balayé beaucoup de contenus. Il faut apprendre à se saisir de tout cela pour construire, parfois remettre en question ce qui a été vu, y revenir, et poser un regard neuf sur les œuvres que l’on pense bien connaître. L’école nous a souvent permis d’être en situation de nous exprimer à l’oral, de favoriser l’échange, le respect, le dialogue, et de construire sa pensée avec l’autre. Les épreuves orales de l’agrégation peuvent effrayer, mais en réalité nous avons été entraîné·es à le faire. Préparer le concours demande du temps et de l’investissement mais il faut aussi faire confiance à ce que l’on a déjà acquis.

• Poursuivez-vous une pratique artistique personnelle ?

Après l’école, je me suis entièrement consacrée à la performance et l’écriture. À cette période, je ne dessinais plus du tout. J’ai, par exemple, écrit un texte tiré d’une expérience de travail saisonnier (« Une entreprise » 2017), entièrement rédigé durant mes heures de travail. Durant deux mois, j’ai également travaillé en tant que préparatrice de commande pour Airbus et ai rencontré des travailleur·ses qui ont enrichi les recherches que je menais autour des gestes artistiques et des gestes au travail. J’ai également mené avec deux ancien·nes étudiant·es de l’école des Beaux-Arts de Paris, Jeanne Borensztajn et Pierre Delmas, un projet de commissariat d’exposition (« J’ai rencontré Jeanne alors que j’avais rendez-vous avec Pierre » 2019).  C’est un projet éditorial, qui reprend les codes d’un vernissage d’exposition dans son contenu. L’ouvrage n’est pas encore édité.

La photographie ne m’a jamais quitté mais elle se définit différemment aujourd’hui. Avec la série « Zoom », je redécouvre mes archives personnelles et donne à voir un inventaire du quotidien, une sorte de répertoire de formes, de gestes, de situations ou encore d’incidents. Je suis également revenue au dessin en 2019 et ne me suis jamais arrêtée depuis. J’ai étendu mes questionnements à une technique déjà appréhendée à l’école : des 8 répétés inlassablement pour donner forme à une matière graphique. J’ai façonné mon geste, je me le suis davantage approprié. Ainsi, je fais dialoguer différents effets de textures, rugueuses, organiques, minérales, pour créer des espaces de représentation autour de trois axes : la description, le silence et la suggestion. Ma banque d’images s’est ouverte à d’autres œuvres dans lesquelles je viens puiser des formes, des dynamiques, des mouvements. La couleur s’invite parfois pour troubler la représentation. Actuellement, je travaille sur les rapports de poids, de lourdeur et d’apesanteur qui apparaissaient déjà dans ma pratique mais que je n’avais pas maîtrisés jusqu’à présent. C’est d’ailleurs un dessin réalisé pour les épreuves orales de l’agrégation qui a éveillé mon regard sur ce sujet. Enfin, je travaille actuellement à la réalisation d’une gravure sur cuivre à l’atelier René-Tazé à Paris, sur une invitation de Bérengère Lipreau, imprimeuse en taille-douce.

• Quelles sont les particularités de votre métier ?

Au collège les élèves n’ont pas choisi d’être là, alors que nous enseignant·es, oui. À partir de ce moment-là, une pluralité de questions s’impose. Que vont apprendre mes élèves à travers les arts ? Pourquoi cette discipline est-elle obligatoire en collège puis optionnelle ensuite ? Comment, mais surtout pourquoi faire des arts plastiques ? On ne peut pas se positionner en plasticien·ne. Nous ne sommes pas là pour les faire travailler sur nos propres questionnements, mais bien les leurs. Alors il faut les aider à observer, à prendre confiance, pour qu’ils.elles érigent ainsi leurs propres règles. Nous travaillons avec elles.eux pour définir leurs espaces, leurs sujets de recherches, leurs outils et médiums. C’est un réel terrain d’expérimentation tant pour l’élève que pour l’enseignant·e. C’est un métier où l’on est très attentif·ve à son auditoire. Ce n’est pas toujours simple pour les élèves, qui se sentent parfois perdu·es. Mais l’errance fait partie du processus d’apprentissage. Construire et penser des séquences requiert de cesser de penser à ce que les élèves vont faire, mais bien à ce qu’ils vont apprendre en faisant : questionner le sens des gestes, accepter le rôle du hasard ou la place de l’autre dans un travail personnel, par exemple. En étant capable de maîtriser ces apprentissages et les adapter à leur vie quotidienne, ils.elles se font (« ce que je fais me fais »), et nous nous faisons avec elles.eux.

http://solenesimon.fr 

Portrait de diplômé·es / Claudia Urrutia

Diplômée d’un DNSEP à l’ÉSACM en 2011, Claudia Urrutia est comédienne, chanteuse, plasticienne, et fondatrice de la compagnie Zumaya Verde, basée à Clermont-Ferrand. 

Constellation de l’océan, Exposition Fantaisies Végétales. Photographie Marielsa Niels, Mise en scène et installation Marjolaine Werckmann et Claudia Urrutia.

Quel a été votre parcours avant d’entrer à l’ÉSACM ?

Avant d’entrer à l’ÉSACM, j’avais obtenu un diplôme de comédienne, une maîtrise en art dramatique, dans une école de théâtre au Chili. J’avais de l’expérience dans le monde de la scène, et je me suis formée « sur le tas » au chant et à la musique, notamment avec le groupe Barbatuques à Sao Paulo au Brésil. Quand je suis entrée à l’école d’art, je venais tout juste d’arriver en France, et j’avais été enseignante dans des écoles de théâtre peu de temps avant, en Colombie et au Chili. 

Pourquoi avoir voulu poursuivre vos études en France ? 

Lorsque l’on suit des études de théâtre, même en Amérique latine, nos références viennent d’Europe et en particulier de France. Les jeunes de ma génération rêvaient de participer au festival d’Avignon, ou de faire partie du Théâtre du soleil dirigé par Ariane Mnouchkine. En plus, dans le cadre de mes études, j’ai eu la chance de travailler avec le metteur en scène et dramaturge franco-égyptien Adel Hakim, décédé en 2017 et qui a été co-directeur du Théâtre des Quartiers d’Ivry.

En 2005, à Paris, j’ai rejoint l’école internationale de théâtre Jacques Lecoq, liée au geste et à l’image, et en particulier le Laboratoire d’Étude du Mouvement (LEM). J’y ai développé un travail plastique à travers des ateliers de scénographie, costumes et masques dynamiques. Guidée par les enseignant.e.s et architectes Krikor Belekian et Pascale Lecoq, j’ai appris à analyser le mouvement et la mise en espace du corps humain. En parallèle, j’avais obtenu une bourse pour être assistante d’espagnole en France.

Après cette expérience, je me suis installée à Clermont-Ferrand, et je souhaitais rester en France. Mais j’avais déjà 30 ans, et besoin d’un statut pour en avoir le droit. Initier un parcours au conservatoire n’est plus possible à cet âge, et suivre une formation à l’université ne m’intéressait pas. L’école d’art avait l’air d’un environnement plus libre, ouvert aux candidat.e.s de mon âge, et moins scolaire. Sans compter que lorsqu’on arrive en tant qu’étrangère, l’enjeu c’est de s’installer dans un territoire. Cela avait aussi du poids dans ma décision. J’avais toujours développé un travail plastique lié au costume, au masque, aux accessoires, mais je ne me rendais pas compte que j’avais de réelles capacités. 

Qu’est ce que votre parcours à l’école a apporté à votre pratique de la scène ?

D’abord, un travail sur l’observation, à travers les cours de dessin. Par exemple, sur la façon dont on apprend à regarder et ramener la forme que l’on observe devant nous sur un support papier. Quand je pratique le théâtre, je travaille avec mon corps, mais avec la pratique du dessin, c’est mon regard sur l’espace et sur l’objet qui a changé. J’ai été confrontée à cette nouvelle expérience sensorielle, qui part de mes mains et de mes yeux, comme un autre point de départ pour créer. 

Parmi les expériences importantes que j’ai vécues à l’école, je parlerais aussi de ma rencontre avec Jean Nani, enseignant en peinture, qui par son discours sur la couleur a ouvert pour moi un tout nouveau territoire d’expérimentation, de jeu et d’émotions, que j’ai réemployé ensuite dans ma pratique du spectacle vivant. 

Je citerais aussi la rencontre avec Roland Cognet, enseignant en volume, dont le travail autour de l’espace, de l’installation, est venu répondre et compléter des questionnements que je portais sur le rapport du corps à l’espace, le rapport de la forme à l’espace, la construction de nouvelles architectures. 

À l’école, j’ai été mise face à tous mes acquis. J’ai dû les questionner, les contrarier, bousculer mon environnement artistique ancré dans un théâtre latino-américain, et dépasser mes frontières artistiques et culturelles. Ça a été une vraie ouverture, vers des formes plus hybrides, plus perméables, et vers une transversalité harmonieuse de pratiques. 

Vous évoquiez un besoin d’ancrage dans un territoire. Comment l’avez-vous concrétisé ?

Pendant mes études à l’école d’art, j’ai continué à mener des projets liés au théâtre et à la musique, toujours dans le Puy-de-Dôme. L’école m’a soutenu en aménageant mes horaires afin que je puisse mener ces projets personnels à bien, mais malgré tout je ne pouvais pas m’absenter trop longtemps. J’ai donc beaucoup travaillé localement. Lorsqu’on est étudiant.e, on pense que les grandes villes proposent davantage d’opportunités. Mais j’avais déjà vécu dans beaucoup de grandes villes, et je me suis vite rendu compte que pour moi il était plus facile de trouver du travail dans une petite ville. Mon objectif était de créer des liens sur ce territoire, y mener des projets, et aller jusqu’au bout de mes études.

J’ai obtenu mon diplôme et je me suis trouvée confrontée à des difficultés administratives liées à mon droit de résidence en France. J’avais envie de continuer à travailler ici, sur ce territoire dans lequel j’avais construit une vie personnelle et professionnelle, et qui propose des espaces encore en création, en transformation. Je souhaitais déjà devenir intermittente du spectacle. 

J’ai alors fondé la compagnie Zumaya Verde, avec mon collègue et compagnon Julien Martin, qui a été une façon de m’ancrer dans cette ville, et me faire une place dans ce territoire-là. Je vis grâce à cette compagnie dans un espace de création permanente, de recherche, mais aussi de fragilité. Donner naissance à nos propres créations, c’est l’occasion d’ouvrir notre imaginaire aux autres, de créer un dialogue et des moments de convivialité.

Rosa, un portrait d’Amérique Latine, crédit photo Violette Graveline

Pouvez-vous nous parler de votre travail au sein de la compagnie ?

Cette compagnie travaille autour du théâtre, de la musique, des arts plastiques. Nous avons, au fur et à mesure des années, invité des artistes pour construire collectivement nos différents projets. Nous essayons de travailler de façon plus transversale et pluridisciplinaire, en intégrant des pratiques visuelles et plastiques, en abordant le travail du texte, de la musique, de la vidéo, ou encore avec l’idée d’investir des espaces qui ne sont pas dédiés au spectacle vivant. 

Grâce au soutien de la Ville de Clermont-Ferrand et du Département du Puy-de-Dôme, la compagnie commence à bénéficier d’une structure solide. Cette gestion plus administrative fait aussi partie du projet, et nous permet d’expérimenter, de travailler dans de bonnes conditions et de grandir artistiquement. La compagnie devient peu à peu véritablement actrice de la ville et du territoire, soutenue principalement par la Cour des Trois Coquins- Scène Vivante, qui est pour nous un vrai lieu de fabrique et de résidence.

Avez-vous réussi à maintenir une actualité vivante malgré la situation sanitaire ?

Pendant le COVID-19, nous avons pu continuer à créer. La compagnie a bénéficié du fond de solidarité, et nous avons reçu des aides. 

En mars dernier par exemple, nous avons participé à une résidence à la Cour des Trois Coquins pour créer « Bloody Laws », un cycle de performances, d’installations ou de formes théâtrales courtes, qui aborde la charge symbolique et politique autour du corps des femmes. Ce projet est conçu par la scénographe et plasticienne Violette Graveline et moi-même.

Cet été nous allons aussi participer au festival des Contres-Plongées à Clermont-Ferrand, avec une performance intitulée Traverser, les 9 et 10 juillet à 17 heures et 19 heures au Jardin Lecoq*. 

Traverser, cycle de performances Bloody Laws, crédit photo Violette Graveline

Parmi les projets en construction, nous travaillons aussi à une performance pour le Musée d’art Roger Quilliot qui aurait lieu l’année prochaine. 

En parallèle, je mène un travail de médiation de plus en plus conséquent, et qui me tient à cœur. Avec la plasticienne et scénographe Marjolaine Werckmann et la photographe Marielsa Niels, nous avons co-crée l’exposition « Fantaisies Végétales », un travail de médiation culturelle financé par Billom Communauté et le Département du Puy-de-Dôme. Avec des participant.e.s provenant d’horizons différents :  Maison départementale des Solidarités, régie de territoire, classes de 5e du collège du Beffroi de Billom nous avons créé 12 photographies grand format en couleurs, mêlant visages humains et matières végétales. Ce travail de transmission, au-delà du travail artistique, est très important pour moi. C’est aussi le moment où les champs professionnels s’ouvrent, une façon de se ressourcer au contact du public et de nouvelles générations.

* Les 9 et 10 juillet à 17 h et 19 h.

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Portrait de diplômé·es / Corentin Massaux

Diplômé d’un DNSEP en 2014, Corentin Massaux est artiste. En parallèle de sa pratique artistique, il a occupé le poste de coordinateur des projets d’éducation artistique de l’ÉSACM de 2016 à 2019. Il participe actuellement à une résidence d’artiste à la BridgeGuard residency de Štúrovo en Slovaquie. 

Peintures à pincer, acrylique sur pinces à linge bois, Multiple 10 exemplaires, 7,4 x 1 x1,2cm chacune, 2020.

Peux-tu nous parler de ton parcours dans l’école ? Pourquoi as-tu intégré une école d’art, et quelles ont été les expériences marquantes que tu y as vécues pour la suite de ton travail ?

Je suis entré à l’ÉSACM un peu par hasard. Au départ je visais des écoles d’arts appliqués, mais j’ai essuyé des refus qui m’ont amené à m’inscrire en faculté d’histoire de l’art à Clermont-Ferrand en 2008. J’ai alors découvert l’ÉSACM via ses cours du soir et ai été reçu au concours en 2009. Je m’y suis plu puisque je suis resté dans cette école jusqu’à l’obtention d’un DNSEP en 2014. Il serait difficile de ne parler que de quelques expériences marquantes tant il y en a. Et si ma pratique s’est développée dans et autour des questions de la picturalité, chaque cours, labo, ARC (Ateliers de Recherche et de Création), workshop, voyage, discussion ou rencontre a permis de me positionner et de construire un regard critique. 

Mais pour jouer le jeu, je citerai un sujet de peinture de l’enseignant Jean Nanni, en deuxième année, qui impliquait l’occupation du couloir du dernier étage de l’école ; un ARC paysage au Havre ; un workshop avec Fabrice Gallis, chercheur à la Coopérative de recherche de l’ÉSACM ; le projet de recherche Robinson/Vendredi ; et l’invitation d’Alexandre Lavet et Benjamin Aubertin (diplomés de l’ÉSACM) à occuper leur Galerie Ouverte. Il s’agissait d’une galerie sauvage installée dans un recoin architectural sur le terrain vague (à l’époque) devant l’école, initiée lors d’un workshop avec l’artiste Julien Berthier. Toutes ces expériences avaient pour particularité d’amener à répondre à un contexte, à penser des projets spécifiques, parfois in situ, ce que je m’attache à faire aujourd’hui. Dans le même sens, les projets d’éducation artistique que l’ÉSACM met en place dans certains espaces de la ville de Clermont-Ferrand ont forgé mon rapport aux projets dédiés, mais nous y reviendrons. 

Peux-tu parler de ta pratique et des questions que tu aimes explorer dans ton travail ?

Comme je l’ai dit, ma pratique s’articule dans et autour du pictural. Je fais une peinture qui peut parfois se passer de l’outil peinture, en utilisant des matériaux déjà colorés. Le résultat est abstrait et construit avec des gestes simples qui émanent d’une observation de mon environnement quotidien. Les matériaux, les formes, les couleurs que je choisis et les gestes que j’effectue sont empreints de celui-ci et feignent la reprise de principes connus de tous. Comme mon environnement est principalement urbain, cela transpire dans ma peinture. Je collecte par l’image, l’écrit, le dessin ou la mémoire, des gestes, des agencements, des inventions, des accidents, etc., qui pour moi renvoient à la peinture et à ma peinture. J’ai découvert, par exemple, il y a peu, que les arbres à papillons peuvent peindre sur les tôles ondulées par les mouvements que leur insuffle le vent. 

Mes projets sont toujours pensés dans un rapport aux espaces qui les accueillent, à leurs spécificités, ce qui leur confère un caractère in situ, ou tout du moins situé. Cela se traduit par des installations qui jouent des caractéristiques des espaces et leurs usages, et qui dans le même temps créent un trouble sur leur statut et le statut de ma peinture, en se présentant comme des simulacres des peintures à pincer, des peintures occultantes, un dallage qui se déforme sous les pas des visiteurs, etc. Le tout crée des allers-retours et des rencontres entre intérieur et extérieur.

À ta sortie de l’école, tu as pris le poste de coordinateur des projets d’éducation artistique à l’école, jusqu’en 2019. Qu’est-ce que cette expérience t’a apporté ?

J’ai eu la chance de participer dès les premiers projets d’éducation artistique que l’ÉSACM a mis en place en 2013 en tant que stagiaire. J’assistais alors l’artiste Carole Manaranche dans un projet avec une classe de CE2 de l’école Charles-Perrault à la Gauthière, et la même année je participais avec d’autres artistes et étudiant.e.s aux premiers ateliers participatifs sur une friche urbaine, pendant les vacances dans le même quartier. Le projet visait à ce que les habitant.e.s se réapproprient cette dent creuse causée par la démolition de trois tours, par la couleur, des constructions en palettes et en pneus, des jeux. L’été 2013 a marqué un tournant puisque nous avons décidé de monter un collectif, « La Balise », petite entité au sein de l’ÉSACM qui développe les projets d’éducation artistique de l’école. En 2016, les projets prenant de l’ampleur, entre autres avec l’occupation quotidienne et à l’année d’un appartement de la Muraille de Chine, un bâtiment emblématique de Clermont-Ferrand, long de trois cent mètres et qui surplombe le centre-ville et qui va disparaître, l’école a créé un poste de coordination et m’a fait confiance pour l’occuper. Les trois ans que j’ai passé en tant que coordinateur ont été très riches, il fallait sans cesse se renouveler et inventer, s’adapter et s’accorder, mais la contrepartie était évidemment de ne plus avoir de temps et d’esprit disponibles pour une pratique personnelle. J’ai donc fait le choix en 2019 de me concentrer à nouveaux sur celle-ci et de quitter ce poste. Outre les connaissances acquises en montage de projet, gestion de budget, relations publiques, etc., pour lesquelles je n’avais aucune formation initiale, c’est le rapport au travail en collectif et l’aspect collaboratif avec les habitant.e.s, les associations, services des quartiers, les artistes, graphistes et étudiant.e.s invité.e.s et toutes les rencontres occasionnées qui m’ont le plus apporté, qui m’ont fait le plus grandir et comprendre l’importance de l’être et faire ensemble. 

Les enfants, auteurs de leur ville, Saint-Jacques, Clermont-Ferrand, 2018.

Quels sont tes projets en cours ?

Comme tout le monde, la situation sanitaire actuelle a chamboulé les plans, dont notamment une exposition collective portée par Lila Demarcq, Juliette Maricourt et Camille Orlandini, dans le cadre de la Biennale internationale design de Saint-Étienne, qui est repoussée à l’an prochain. Je devais y présenter une intervention picturale au sol et à l’échelle du lieu en utilisant une teinture à base de terre ferrugineuse issue de mon village d’enfance. Celle-ci se serait déformée avec les pas des visiteurs et aurait contaminé leurs semelles et le reste de l’espace. 

Mais j’ai la chance d’être actuellement accueilli à la BridgeGuard residency de Štúrovo en Slovaquie où j’ai pris la suite de Florent Poussineau et Rémy Drouard (également diplômés de l’ÉSACM) qui reviendront fin mai pour notre exposition dans les locaux de la résidence. Je profite de ce temps pour essayer de tendre à une forme de lâcher-prise dans ma pratique de la peinture. J’utilise pour cela la technique du monotype en appliquant des gestes crus, voire viscéraux sur une plaque de plexiglass pour ensuite les imprimer sur papier. Dans le même temps je m’interroge sur l’aspect éphémère de certaines de mes interventions picturales et cherche à en produire des traces, des documents qui soient tout autant peintures que les peintures qu’elles cherchent à doubler. Mais les choses ont déjà glissé puisque j’ai commencé à provoquer par le collage des rencontres impossibles entre mes monotypes, dont l’échelle est limitée par la technique et des éléments du bâti de la résidence et de la ville. 

Enfin, je renoue avec le collaboratif et le participatif en travaillant régulièrement avec le collectif Yes We Camp, avec entre autres, en juin prochain, un projet d’aménagements et d’installations artistiques temporaires aux pieds d’une barre d’habitation à Bagneux. 

Rencontre impossible, collage, monotype à la gouache et impression laser, 21×29,7cm, 2021.

 

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